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Ça commence par une corde de basse, celle de Mi, grattée avec le pouce. La partie charnue du doigt donne à la note une attaque plus ronde. L’onde sonore s’immisce dans les corps et vient faire vibrer les os. Le bassiste module sa note, la rallonge, la tord. Puis deux notes aigües, jouées en cascade sur la guitare, font hurler les amplis. Grattées au plectre pour rendre le son plus agressif.

Le guitariste plaque ensuite son accord, augmenté par la basse. La note tient quelques instants puis est pulvérisée par un coup de caisse claire. Le signal est donné. La guitare et la batterie se lancent dans un ballet arythmique mélancolique. Trois fois quatre temps pour la guitare et quatre fois trois temps pour la batterie avant que la basse ne rentre à son tour dans la danse.

Elle impose son volume tout d’abord, remplit l’espace de ses vibrations. Puis elle accélère le tempo, pliant à sa volonté les deux autres instruments. La batterie rentre dans le rang en premier, accentuant les temps par ses coups sur la grosse caisse. La guitare s’accroche ensuite tout en s’accordant quelques embardées soniques. Enfin à l’unisson, le guitariste mouline, le batteur frappe et le bassiste gratte. C’est son tour. Elle se lève lentement, règle la hauteur du pied de micro et approche les lèvres du capteur. Les mains étouffent les cordes pour éteindre le dernier accord. La batterie se lance dans un enchainement démentiel de grosse caisse et caisse claire. Ca frappe dans tous les sens jusqu’à une apothéose sur les cymbales. Le temps se suspend.

Trois coups de grosse caisse. Elle inspire et lâche dans un murmure

« Mais qu’est-ce qui nous empêche de souffler comme ça ? »

Elle agrippe le micro et écarte les pieds, comme pour avoir une meilleure prise au sol. Calmement elle continue

« Mais pourquoi ne peut-on juste parler comme ça ? »

Cette fois, le guitariste accole une brutale distorsion, aussitôt étouffée, à la fin de la phrase. Elle sent l’énergie de la brève onde musicale lui chauffer les sens. Sa respiration s’accélère. Déjà, elle a la tête un peu légère. Quelques cris d’encouragement retentissent dans la salle. Elle laisse monter en elle l’énergie, l’accumule. Elle sent le public retenir son souffle, alors elle scande un peu plus fort

« Mais qu’est-ce qui fait que ça gronde à l’intérieur ? »

Et elle enchaine, directement, lâchant tout. Sa voix doit faire grésiller les enceintes et remplir les têtes, alors elle hurle

« Mais qu’est-ce qui nous pousse à hurler comme ça ? »

Les instruments font tomber un déluge de sons. Le public se prend en pleine face cette masse sonore. Elle étouffe tous les autres bruits, les hurlements passent au second plan tellement les tympans sont vrillés par les chocs à répétition. Les yeux exorbités, les musiciens se répondent l’un à l’autre au travers de leur instrument. Ils tissent dans l’espace une image sonore faite de bruits blancs, de syncopes rouges, de distorsions jaunes et de vides noirs. Ils voient dans les mouvements du public, le rythme des déhanchements, les bras tendus vers eux, leur tapisserie musicale prendre vie. Ils se font signe par notes interposées, il est temps. Alors le guitariste pose le pied sur sa pédale d’effets pour apaiser le mur des sons.

Aussitôt ils accélèrent le rythme. Elle balance le couplet, scandé jusqu’au bout du souffle. Elle expectore chaque mot comme s’ils étaient une maladie qu’elle voudrait transmettre au monde. Le public se fond en une masse qui répond à chaque vibration de l’onde musicale, à chaque balancement de la phrase. Les syllabes sont crachées, le rythme est frappé. Elle module sa voix pour donner plus de puissance à chaque mot. A chaque fin de couplet, la question revient avec la même urgence

« Mais qu’est-ce qui nous pousse à hurler comme ça ? »

Et le public lui répond à chaque fois avec la puissance de la masse.

Elle sent les membranes des hauts parleurs tout autour d’elle, envoyant une énergie qui l’attise avec chaque vibration. Elle se déploie dans cet océan d’ondes sonores. Elle les sent traverser son corps. Elle perd conscience d’elle-même, chacun de ses atomes bouleversé par la force envoyée par les musiciens et le public. Elle surfe sur les vagues d’ondes, toujours plus loin. Elle court partout, saute et danse. Plus elle extériorise son énergie et sa communion avec ce et ceux qui l’entourent, plus son esprit s’intériorise. Elle s’enveloppe dans les sons mais ils passent au second plan de sa conscience. Elle n’agit plus que par reflexe, répondant à son environnement. Elle finit de chanter enfin, la voix cassée par ses hurlements, le larynx courbaturé d’avoir tant poussé. Elle sent plus qu’elle n’entend la guitare reprendre son travail de tissage sonore. Le batteur frappe ses fûts comme un forgeron, un grand coup sur le métal chaud, deux petits coups sur l’enclume froide. Le bassiste continue d’inonder la salle de ses roulements profonds et furieux. Elle lâche un dernier cri, expulsant la dernière parcelle d’air de son corps, brulant la dernière once d’énergie.

Elle voit les bras tendus vers elle. Elle se laisse porter par l’énergie de cette foule qui a laissé les individualités de côté pour se fondre en une masse, en un corps solide, qui répond aux moindres vibrations déclenchées par les musiciens. Elle-même ressent tous les mouvements de cette masse, tous les hurlements poussés. Elle cherche une étincelle en elle, une petite source qu’elle devrait donner encore à ce public dévorant qui scande encore et encore le même mot. Elle ne trouve plus rien alors elle s’étend, libérée de cette force qui la consumait. Elle profite.

Demain, l’étincelle reviendra et l’injustice des individus ou un simple mensonge proféré alimenteront de nouveau la fournaise. Alors elle reviendra chanter avec la foule, se vider de son énergie au milieu des ondes. Elle reviendra parce que c’est ce feu qui la pousse à hurler comme ça. Elle reviendra cracher la flamme de sa rage.

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Tag(s) : #Textes
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