« Mais c’est pas possible ! Un mètre cinquante ils m’assuraient, un mètre vingt au minimum qu’ils me disaient. Ah les cons ! Payés cinq ans pour se planter au dernier moment. Et merde ! » hurla-t-il en descendant le grand escalier. Il a de quoi être heureux pourtant, insouciant même. Surtout quand on sait d’où il vient et comment il en est arrivé là. Là, dans cette immense maison construite pour lui et sa famille selon leurs désirs les plus chers. Et ils ont des désirs très chers. Mais ces belles pensées s’éparpillent devant l’intensité de sa frustration. Là, il n’a qu’une chose en tête et c’est un foutu mail. Et ça va bien lui pourrir sa journée. Pourtant, un peu plus de trente ans auparavant, c’est un fil de pensée assez similaire qui l’a propulsé vers les sommets qu’il a atteint. Quelque chose du genre : « Mais c’est pas possible ! Un mètre cinquante minimum, voire deux mètres. Ah les cons ! »
Soit disant, il faut que jeunesse se fasse ou qu’elle passe. Bref, une ineptie de vieux schnoque de plus. Une phrase bateau toute faite pour bien embourber l’esprit. Le genre de formule qui lobotomise des pans entiers d’une génération en faisant accroire que les élans de la jeunesse ne sont qu’humeurs passagères dont il faut se débarrasser sans les prendre au sérieux. Alors quand il était arrivé, jeune entrepreneur, clamant que son système allait changer le monde, les gens en place le moquèrent dédaigneusement. Mais il était ce genre de personne dont la vision fait plier le monde lui-même. De ceux qui croient et dont la croyance fait mystérieusement disparaitre tous les obstacles sur lesquels les précédentes tentatives s’étaient fracassées. Même les obstacles mis en place dans la précipitation par les gens en place, soudainement apeurés par sa réussite, ne parvinrent à l’arrêter.
Il ne faut pas croire pour autant que la réussite lui tomba dessus d’un coup. Même lorsque les obstacles plient devant la force d’un caractère, la lourdeur d’une administration et l’inertie d’une société sont des forces autrement plus puissantes. Il dût se battre dix longues années avant que le succès ne pointe le bout de son nez doré. Son système qui permettait à chacun de diminuer sa consommation d’énergie se diffusa si amplement auprès du public que ses efforts furent récompensés au-delà de ses espoirs les plus fous.
Quand il avait imaginé son système, il espérait réussir à diminuer l’effet du réchauffement climatique de telle sorte que le niveau des eaux ne monterait pas de plus d’un mètre soixante. Il disait à tous ceux qui voulaient bien l’entendre qu’il ne mesurerait son succès qu’à l’aune de cet objectif. Il n’avait pas d’autre ambition que celle de participer du mieux qu’il pouvait au sauvetage de sa planète. Et les résultats dans ce domaine furent extraordinaires. En à peine cinq ans, les prévisions les plus pessimistes diminuèrent de près de vingt centimètres. Cinq ans de plus et il put fêter l’atteinte de son objectif de jeunesse en même temps que son quarantième anniversaire. Et il ne comptait pas s’arrêter là.
Atteindre son objectif a ceci de pernicieux que cela pousse à se chercher de nouveaux objectifs. Et souvent les nouveaux objectifs sont plus difficiles à atteindre que les premiers. C’est un peu comme l’horizon. On aura beau fixer un point de référence à l’horizon, lorsque ce point est atteint, l’horizon est toujours plus loin et il faut continuer à avancer. Encore et toujours. Toujours plus loin. Il se lança alors dans la production d’énergie renouvelable, dans le recyclage des déchets, dans la production de fruits et légumes en ville et dans quantités d’autres petits projets. A chaque fois, son approche innovante et volontariste transformait ses projets en réussite. Et si ce n’était pas une réussite financière ou commerciale, c’était au minimum une réussite en termes d’image. A cinquante ans le réchauffement climatique avait été jugulé et même si les eaux allaient continuer à monter pendant quelques années, le pire avait été évité.
Pour en arriver là, il avait bâti un véritable empire de l’écologie. Un conglomérat qui pouvait vivre en autarcie. Un rêve de magnat fou à la Citizen Kane ou Jean-Marie Messier. Il avait construit une chaîne dont chaque élément était dépendant d’un autre élément de cette même chaîne pour fonctionner correctement. Il avait un quasi-monopole sur tous les domaines dans lesquels il s’était lancé. Son monde écologique avait sauvé la planète, mais il ne pouvait plus se passer de lui.
Ses anciens amis ne le voyaient plus. Il avait beau expliquer que c’était parce qu’il avait trop de travail, ce n’était que la moitié de la vérité. Le problème c’est que pour faire avancer ses projets, il avait bien dû s’immiscer dans le monde des gens qui financent, qui autorisent et qui valident. Il s’était retrouvé à discuter travail avec cette frange élitiste et de cocktails en diners mondains, il n’avait plus de temps pour autre chose. Il avait fini par se retrouver séparé de ses racines. Dans ses anciens amis, deux groupes s’étaient formés. Il y avait ceux qui l’accusaient d’avoir oublié d’où il venait et de s’être acoquiné avec les puissances du monde et il y avait ceux qui pensaient que les puissants l’avaient doucement et tranquillement envouté, jusqu’à ce qu’il soit devenu l’un des leurs par la force des choses.
A trop vouloir changer le monde, il s’était immiscé parmi les gens qui pouvaient l’aider à changer le monde. Et ceux qui ont le pouvoir de changer le monde ont leurs propres rêves, besoins et ambitions. Un jour, il voulut lui aussi organiser un de ces diners mondains où il pouvait rencontrer du monde, expliquer ses idées et apporter le poids d’une autre personne sur la balance du changement. Il s’acheta donc une grande maison. Et puis les enfants arrivèrent et l’école à côté de leur grande maison était pleine d’enfants qui avaient des cours d’équitation, des professeurs particuliers, des vacances exotiques.
Ainsi, petit à petit, morceau par morceau, il changeait. Ses grands idéaux restaient les mêmes, mais ses idées prenaient la couleur de ceux qui l’entouraient. Il rendait le monde meilleur et en retour, le monde le pourrissait. Foutu monde. Il voulait aider les gens, mais il n’était plus comme les gens, alors les gens lui en voulaient. Les gens pensaient qu’il les prenait de haut. Les gens pensaient qu’il les avait trahit. Les gens lui tournaient le dos. La mort dans l’âme, il s’enferma dans ses certitudes et son cocon. Il se fit construire une sublime maison pour accueillir leur solitude. Il voulait une maison au bord de l’eau alors il prit les meilleures analyses de la montée des eaux et fit construire sa maison là où l’eau serait bientôt. Mais l’eau n’arriva jamais si haut. Il avait trop bien travaillé. Il avait changé le monde et le monde avait continué, sans jeter un seul regard en arrière, sans aucun remerciement, en gardant ses vagues à deux mètres de celui qui l’avait sauvé.
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