C’est le départ, enfin. Je vérifie une dernière fois que j’ai bien mes clefs, mon portable, ma thune et mes clopes dans les poches qui leur sont attribuées. Satisfait je claque la porte. L’ascenseur n’est pas à mon étage. L’attendre m’emmerde bien trop alors je dévale les marches. En bas de l’immeuble je prends à gauche dans la rue, direction la gare. J’ai une bonne demi-heure de transport avant d’arriver et je n’ai pas pris de livre pour ne pas trop m’encombrer. Je cale donc mes écouteurs aux creux des oreilles et pendant que les premiers riffs de guitares viennent frapper mes tympans, j’allume une clope. La première bouffée est toujours la meilleure. La fumée réchauffe la langue et y laisse son petit goût amer. J’aspire pour qu’elle me coule dans les poumons. La sensation est immédiate, comme un petit feu d’artifice dans le cerveau. Un accord de guitare résonne, j’évacue la fumée et profite quelques instants avant d’inspirer une nouvelle taffe. Dans mes oreilles, le chanteur hurle qu’il est solide et fort, que j’ai beau courir devant, je suis lent et il aura ma mort. Je regarde ma cigarette en me demandant si l’analogie continuera au prochain couplet.
Lorsque je sors du train, je me dirige directement sur le petit supermarché du coin. La soirée va être dantesque, inutile de faire dans la demie mesure. Une bouteille de vodka, six cannettes de Redbull. Je trouverais bien quelques bières sur place. L’enthousiasme du départ à presque été douché par l’inaction dans le train. J’ai eu beau pousser la musique, une certaine monotonie ne manque jamais de s’installer lorsque je regarde les terrains vagues et gris se succéder aux barres HLM grises. Les courses finies, c’est le moment de laisser tout ça derrière. J’ouvre une nouvelle fois mon paquet de clopes, m’en colle une au coin des lèvres et je me mets une petite chanson simple et efficace. Une chanson qui va me relancer le rythme cardiaque à coups de batte de baseball.
J’arrive au premier point de chute de la soirée. C’est l’appart’ QG, celui où l’on se prépare pour la suite. Je claque la bise à l’hôte, salue les autres qui sont avachis dans les canaps. Quelques joints tournent déjà. Je me pose, me coule dans l’ambiance. J’accepte tout ce qui passe à ma portée : discussions, rires, blagues, vannes, alcools, drogues… Rien ne peut me toucher ici. Le début de soirée glisse tranquillement au rythme du soleil qui se couche et se dirige avec lui vers les premiers éclats nocturnes. Mon esprit s’est échauffé, j’ai le rire plus facile, plus communicatif aussi. Je commence à ne plus tenir en place, il faut que je me défasse des derniers effets de la lassitude de la journée. J’étais en roue libre maintenant faut que je passe la première. Faisons péter les alcools forts. Je prends la bouteille, propose aux yeux avides leur part de liqueur. Les premières gorgées font l'effet d'une bombe. Je regarde autour de moi l'énergie se propager en chacun d'entre nous. Ça devient chaotique, des groupes de discussions se sont formés et l’on passe des uns aux autres en fonction du remplissage du verre. Les bouteilles se vident, c’est le moment d’y aller. Je dis au revoir à ceux qui nous quittent pour d’autres destinations et regarde les trois qui restent avec moi. C'est le moment de suivre le lapin blanc les gars, sortons. Je vais laisser la macadam river m'emporter ce soir encore, à la recherche d'une pinte à descendre.
Arrivés en bas, on se passe les clopes, les briquets. Tout le monde tire sa taffe puis on se regarde. A droite, à gauche, vas-y vole, cours, dance et glisse c’est si bon d’être libres. La rue nous appartient, elle nous englobe, fait écho à nos rires. On passe de lumière en lumière, nous agrippant aux lampadaires, sautant par-dessus les plots. Je me prends le pied dans une chaine, trébuche et m’étale sur les pavés. Les rires éclatent, un de mes potes s’étale caricaturalement sur moi puis m’aide à me relever. Je m’époussète un instant puis mime à nouveau cette si belle chute. Nouvelles explosions de rires. On avise une épicerie encore ouverte. Chacun compte rapidement sa monnaie. T’inquiète dit quelqu’un je paie ce coup-ci. Il entre et ressort avec quatre pintes en cannettes. Enfin, je commençais à avoir le gosier sec avec toutes ces conneries. Je descends la pinte aussi vite que je descends la rue, on chante, on danse, on hurle… On se sent comme des punks battant le pavé, clope aux doigts, pinte dans l’autre main. Vivre libre ou mourir comme gueulaient les anciens. Un vrai cirque.
On est entré depuis quelques instants. Tout de suite la chaleur m’agrippe. L’intensité de la soirée sature mes sens et alors même que je parle, les odeurs, les sons, les mouvements qui m’entourent sont tous traités ensemble dans la fournaise de mon cerveau. Ce n’est plus une simple discussion avec des potes, cela devient un orchestre fou qui se tord et hurle mais qui ne semble jamais devoir s’arrêter de monter en crescendo. La musique qui sort des baffles se mêle à celle composée par les multiples voix et les rires puis se fond dans les pulsations de mon corps. L’harmonie est totale. On sort en terrasse se poser sur une table de bistrot qui semblait n'attendre que nous. La pulsation des basses s'estompe et l'air frais nous ravive. C'est comme si l'on passait d'une version électrique à l'acoustique. On s’isole, on cherche quelque chose qui résonne.
Un groupe de trois filles vient s'installer juste à côté de notre carré de mecs. L'une d'elle, petite blonde au visage ovale et aux yeux d'un brun doré, demande un feu. Je fouille ma poche et le sort avant qu'un de mes potes n'ait le temps de dégainer.
« … Dans la horde il y en a un qui est une sorte de fou du roi, continue l'un d'eux.
- Vous parlez de la Horde du Contrevent, s'immisce la jolie blonde.
J’enchaîne.
- Tu l'as lu ?
- J'ai adoré, sourit-elle.
- On parlait du moment, sur le grand bateau, quand ils doivent jouer aux jeux... »
La discussion s'enclenche. La beauté de ce livre, la puissance de cet écrivain. Le travail de fou pour élaborer ses textes, notre admiration pour son intransigeance. Elle fume roulée sur roulée, ce qui explique la légère fêlure de sa voix et l’intérieur jauni de son index. Ses doigts garnissent la feuille de brins de tabac, en deux mouvements la clope a pris forme. Elle colle le papier sans avoir l'air d'y penser, en plein milieu d'une phrase et me demande mon feu du regard en un rituel qui se rode au fur et à mesure. Je lui offre, nos regards se touchent, s'esquivent et se croisent. Un moment, sa petite main reste plus longtemps que nécessaire dans la mienne. Sans même y penser je me penche en avant et je dépose un baiser sur ses lèvres. Je me redresse. L'instant n'a pas duré. Elle fait claquer la pierre du briquet, la flamme rougit le bout de sa cigarette. Elle reprend :
« Le premier livre qui m'a foutu une claque c'était un Stephen King. »
La discussion continue, le moment est passé mais elle s'est rapprochée de moi et son regard m'enveloppe. Je cherche une clope le temps de retrouver mes esprits. Ma propre audace m'étonne. Ça repart sur les livres, nos souvenirs de librairies de quartier. On emmerde tous Amazon de foutre en l'air encore plus un secteur déjà fragile. Chacun allant de sa petite expérience vis à vis de ce monstre affamé. C’est le moment d’aller chercher une nouvelle tournée de boissons. Elle me parle de son goût immodéré pour le vin, d’ailleurs elle reprendrait bien un verre de blanc. Elle me dit qu’elle faisait les vendanges quand elle était plus jeune parce qu’elle vient du Médoc. Inévitablement je lui demande depuis quand elle habite à Paris. Elle me raconte sa venue, son temps d’adaptation, les gens qu’elle a rencontré. On échange nos petites habitudes, nos coins préférés. Elle glisse ses doigts sur mon poignet, je me penche à nouveau et glisse mes lèvres contre les siennes, doucement. Je pose ma main sur sa hanche et l’attire à moi. Elle se colle, entoure mon cou de ses bras. Elle pose ses lèvres sur ma joue, s’écarte, me regarde. Dans un souffle souriant elle minaude que ma barbe pique. Je regarde au loin la tour Eiffel qui propulse sa couleur orangée dans la nuit noire et je repense à ces paroles : tout peut s’écrouler et s'accroître encore auprès de ma blonde.
Quelques bouteilles plus tard, il a fallu qu’elle suive ses amies. Mais on ne s’est pas quittés sans la promesse de se revoir dans la semaine. Les sons et les lumières semblent tout à coup avoir perdu de l’intensité. Le plaisir de la rencontre et la promesse du futur m’ont laissés ivre d’autant de bonheur que de liqueur. C’est mon heure. Mes amis ont les yeux dans les poches eux aussi. On se sépare au premier carrefour, chacun allant chercher la station de métro qui lui convient. Je préfère marcher un peu, histoire de profiter de l’énergie qui me reste. Le ciel s’éclaircit à l’est quelques oiseaux pépient dans les parcs. Dans ma tête, les souvenirs de la soirée se mélangent aux rêves pour le futur. J’ai besoin de mettre ça en musique. J’hésite à sortir mes écouteurs mais finalement je préfère laisser des bouts de chansons s’entrechoquer à leur guise dans mon imagination. Pas à pas, la joie adolescente des premiers rythmes laisse place au romantisme sombre de Noir Désir. Dans les écorchés, je n’ai jamais su si on devait crier « White light, white heat » ou « What I wanted ». Les deux collent parfaitement en termes de rythme et claquent comme une balle explosive sur un mur de diamant. C’est un des seuls textes que je n’ai jamais recherché sur internet, je préfère ne pas connaître la réponse. Mais en cette matinée encore fragile, les deux se mélangent encore et encore. Cette nuit, j’ai eu l’impression de me changer en roi, de hurler à lune, j’ai traqué la fortune et j’en suis plus léger que jamais.
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