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Jamais plus je ne ressentirai ce que j’ai ressenti le 23 mai 1996. Non qu’il soit arrivé quoi que ce soit de spécial ce jour-là. Je ne me souviens en tous cas de rien de particulier. Et justement, cette absence de souvenir me taraude. Parce qu’il s’est bien passé quelque chose ce jour-là, j’ai rêvé la nuit d’avant et je les ai oubliés en me levant. Étaient-ce de bons rêves ou des cauchemars ? Est-ce qu’ils trainaient dans un coin de ma tête au réveil ou s’étaient-ils déjà dissipés dans la brume de l’inconscient ? Est-ce que j’étais content en me levant ou bien avais-je les pieds qui trainaient ? Dans l’infinité des moments qui ont constitué cette journée, quelles émotions m’ont traversé ne serait-ce qu’avec fugacité ? Et dans cette infinité d’émotions, est-ce que j’ai ressenti à nouveau l’une d’entre elles avec la même intensité et les mêmes nuances dans une autre journée de ma vie ? Où donc sont passés ces moments infinis qui ont fait de cette journée une journée comme une autre et portant à nulle autre pareille.

Ai-je appris quelque chose pendant la journée, ai-je vu quelque chose qui m’a marqué mais que j’ai oublié depuis, à qui ai-je parlé, comment m’a-t-on répondu, ai-je pleuré, ri, crié ? Est-ce que j’ai lu un livre une BD voire même un journal qui m’a marqué. Durant cette période, je crois que je découvrais Tolkien pour la première fois de ma vie. Alors que chaque page de cet auteur est un pur délice, comment se fait-il que je me souvienne de si peu sur la période où je le lisais pour la première fois ? Ai-je vu un film à la télé ou entendu de la musique à la radio ? Comment cette journée a-t-elle participé à construire la personne que je suis aujourd’hui ?

Cette journée si innocente et tellement vide de souvenirs a-t-elle eu autant d’influence que la journée du 19 février 1991 ? Je me souviens que pour cet anniversaire on m’avait expliqué que j’entrais dans l’âge de raison ou une connerie du genre. Ça m’avait marqué. Je m’étais senti si grand, si important du haut de mes sept ans. Je ne me souviens plus de qui m’avait dit ça. Peut-être beaucoup de gens différents. Peut-être personne aussi et ce n’est qu’un souvenir créé de toute pièce pour servir à quelque raccourci mémoriel. Est-ce que le fait que je me souvienne d’une journée mieux que d’une autre implique qu’il y a une forme de gradation dans l’importance des journées ou sont-elles toutes aussi importantes même si l’on ne s’en souvient pas ? Est-ce que à l’époque j’avais conscience que je me souviendrai d’une journée et pas d’une autre ? Est-ce que j’ai complètement oublié une journée dont je pensais qu’elle était importante à l’époque ?

Peut-être le souvenir de cette journée est-il enfoui quelque part, au fond de la bibliothèque sans cesse grandissante des souvenirs des jours passés. Si je pouvais retourner à cette journée, est-ce que je m’en souviendrai ? Est-ce que je serais même capable de me souvenir de celui que j’étais à cette époque ? Est-ce que je serais capable de reproduire les mêmes réactions, d’avoir les mêmes pensées ? Est-ce que celui que j’étais n’a pas lui aussi disparu dans cette bibliothèque ? Ne serais-je rien de plus qu’un étranger dans mes propres souvenirs ?

Mais en plus de tous ces infinis qui constituent la trame de mon passé, il y a aussi toutes les possibilités que je n’aurais jamais la chance d’expérimenter. Je ne serais jamais un enfant à Tombouctou par exemple. Je ne jouerai pas au foot dans les ruelles de terre entre trois mausolées. Non que je le regrette d’ailleurs. Les rares moments où un exotisme de carte postal me fait penser à ce que pourrait être la vie là-bas, la sordide réalité et le fait que Amadou et Mariam soit une de leurs références musicales m'ôtent de suite cette envie d'ailleurs. Je préfère mon petit confort bourgeois protégé. Mais en suis-je si sûr ? Ne me suis-je pas enfermé dans une vie qui me tendait les bras ? Suis-je heureux ? Sans aucun doute. Suis-je plus heureux que d’autres ? Qu’en sais-je. Relativisme de merde. Pire, compétition du bonheur de merde.

Je ne serais donc jamais né malien. Et ce n’est pas si grave au fond. Mais je ne serais pas plus né au Japon, en Argentine, en Afrique du Sud ou même à Marseille. Je ne serais jamais noir ni jaune, ni même bleu d’ailleurs. Pourquoi se limiter ? Je ne serais jamais boulanger ni enfant acteur. Je ne saurais jamais ce que ça fait d’avoir une autre voix que la mienne. Est-ce que les autres ont la même sensation du goût ? Qu’est-ce que ça fait de ne pas aimer le magret de canard ? Ou bien de manger une glace sans avoir l’impression que l’émail de mes dents va se fissurer ? Est-ce que les gens qui ont les yeux marrons voient le monde plus sombre ? Est-ce que je vois mieux la nuit grâce à mes yeux clairs ?

J’ai la chance de pouvoir en vivre des expériences pourtant. Et je mets beaucoup d’énergie à continuer à en vivre. Les plus grandes expériences (partir dans un pays étranger par exemple) n’étant jamais plus qu’une somme de petites. Comme manger un insecte (les sauterelles grillées et salées ressemblent à des cacahuètes). Ou goûter l’air chaque jour (l’air froid et sec d’un matin d’hiver à la montagne ou dans les pays du nord reste l’un de mes préférés). Je pourrais en faire encore plus sans aucun doute, mais devant la somme de choses à faire et en y additionnant la somme de choses que je ne pourrai jamais faire, je suis pris de vertige.

Contrairement à une croyance répandue, le vertige n’est pas la peur du vide. C’est justement tout le contraire, le vertige c’est l’attrait pour le vide. La peur vient de ce qu’on est attiré et que notre instinct de survie nous crie de nous écarter. Mais le vrai vertige c’est bien cet attrait pour l’espace libre juste devant nous et l’envie presqu’irrépressible de s’y jeter. A corps perdu. De se lancer dans le vide pour y être plus libre que jamais. Pas de parachute, pas d’ailes, juste ton corps dans l’air et l’impératif d’étendre le temps jusqu’à l’infini car à l’atterrissage c’est fini justement. L’obligation d’en profiter. L’attrait pour l’infini. L’Espace. L’Ultime frontière disait l’autre. Si vide. Et pourtant, et pourtant. Qui peut se targuer d’avoir compté toutes les étoiles ?

Il faut tellement d’espace vide pour avoir une étoile. S’il n’y avait pas de vide, il n’y aurait que le chaos du plasma primordial. Seulement un tout surchauffé dans lequel rien ne peut tenir. Tout y est mélangé, les électrons n’y sont plus liés à leur noyau. Ils y dansent la folle gigue de la liberté. Mais sans liaison pas de matière. Et c’est le vide autour des étoiles qui grandit pour étendre chaque jour notre univers. Le vide infini dans lequel on meurt de se jeter.

Onisme, c’est le terme inventé dont ce texte serait une sorte de définition. Petit mot posé entre onanisme et onirisme. Le vertige qui me prend quand je plonge mon regard dans l’infinité des possibles. C’est l’appel à l’aventure, c’est la joie de l’éternel renouveau, c’est la corde tendue au-dessus de l’abîme. Alors pour ne pas chuter, j’écris.

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Tag(s) : #Divagations personnelles
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