Elle avait toujours su qu’elle réfléchissait trop. D’aussi loin qu’elle se souvienne, ça avait toujours été là, comme une petite musique ininterrompue qui pouvait venir de derrière les tympans ou du fond du crâne. Au début c’étaient juste des questions sur le pourquoi et des réponses sans queues ni têtes qui s’accumulaient dans le chaos jusqu’à ce que l’une des réponses amène d’elle-même la question suivante. Puis se sont ajoutées les premières prises de conscience : du fait qu’elle avait une place dans la société, des ses droits et de ses devoirs. Peu à peu, cela prit la forme d’un dialogue intérieur sans que les voix n’aient de rôle particulier. Pas d’ange contre démon ou de savant l’imbibant de sa science. Non, juste deux parties d’elle-même, juste deux voix un peu trop curieuses et sans beaucoup de logique. Puis elle eu à faire des choix et à apprendre à les assumer. C’est là que les premières crises de panique apparurent. Elle pouvait élaborer des scénarii catastrophistes sur n’importe quel évènement et cela la mettait dans des états de stress physique dévastateurs. Ongles rongés jusqu’au sang, émail des dents explosé à force de serrer la mâchoire, rythme cardiaque accéléré, maux de ventre, migraines, tremblements et sensation de froid couplée à des poussées de sudation.
Mais est-ce qu’elle était stressée parce qu’elle réfléchissait trop ou réfléchissait-elle trop parce qu’elle était stressée ? Le principe de l’œuf et de la poule appliqué à la panique, est-ce que ça fait trop philosophie de comptoir comme discussion ? Le problème, pour commencer, c’est qu’on est dans la psychologie donc tout le monde pensera avoir son mot à dire en prenant comme exemple son pote végétarien qui soigne ça avec de la tisane bio. Ou alors ce serait de la faute d’un traumatisme enfantin probablement lié à la disparition de sa mère pendant à peine cinq minutes mais qui l’aurait inconsciemment marquée. Et d’ailleurs comment peut-on marquer quelqu’un de façon inconsciente ? Comment ça marche exactement ? On pourrait avoir une bouffée de chaleur en croisant le sujet d’un trauma inconscient mais est-ce qu’on saurait en reconnaitre l’origine. D’ailleurs ça prendrait quelle forme cette bouffée de chaleur ? Plutôt une montée psychotropique ou alors une lente marée ? Et dans le cas où la montée psychotropique se produirait au milieu d’une foule ? Elle se voyait déjà en pleine rue, s’immobiliser pendant que le flux des passants s’écartait à peine. Elle pouvait sentir l’impuissance qui serait la sienne dans cette situation et son crâne se mit à vibrionner sous l’effet de la panique naissante.
Ce n’est que pendant l’adolescence qu’elle commença à comprendre qu’elle n’avait pas à se laisser porter par le courant de ses pensées. Elle pouvait le contrôler, mettre des barrages, des digues, des écluses et des bassins de rétention. Elle commença à se forcer à récapituler sa journée tous les soirs pendant son trajet de retour. Elle analysait les réactions des uns et des autres et surtout décortiquait ses propres faits et gestes. Elle remettait en question chacune de ses décisions, essayait d’imaginer ce qu’elle aurait pu faire de mieux et notait pour plus tard ses remarques dans un petit carnet qu’elle trimbalait toujours sur elle. Mais cet auto-examen quotidien lui demandait un contrôle acharné sur son esprit. Elle devait s’empêcher à tout prix de se laisser divaguer dans les méandres de son cerveau. Aussi, lorsqu’elle s’autorisait enfin à ouvrir les vannes, son esprit rugissait de plaisir et faisait résonner en harmonie tous les atomes de son corps. Elle comparait ces moments à des Big Bangs intérieurs, une étincelle qui s’étend en un instant de la tête aux pieds, une explosion qui faisait vibrer toutes ses particules.
Elle volait alors au-dessus d’une mer turquoise parsemée d’îles volcaniques qui explosaient en déflagrations courtes et sèches. Elle traversait des nuages toxiques jaunes et verts ou mauves qui s’élevaient des lacs de lave bouillants et traversés de courants rageurs. Elle croisait des nuées d’oiseaux brillants comme des étoiles puis plongeait au milieu de baleines complices. Elle parcourait les océans, accrochée à leurs flancs, sentant chaque particule d’eau caresser ses épaules, lui glisser le long du corps puis s’éloigner en tourbillons provoqués par ses jambes. Elle sautait hors de l’eau, crevant à nouveau la fragile interface entre air et océan, créant une onde de surface qu’elle surfait jusqu’à l’immense côte. Elle sautait au milieu des flamants roses et courait derrière eux pour se sécher, en attrapait un par les jambes et s’envolait à nouveau.
Lorsqu’elle remarqua que ses analyses des relations sociales commençaient à tourner en boucle, elle chercha des leçons de vie dans les films, les romans et les chansons qu’elle dévorait et décortiquait. De la série Z à foison, du roman de gare à la chaine et de la pop formatée jusqu’aux chefs d’œuvre de ces arts, rien n’échappait à son obsession scrutatrice. Elle n’était pas intéressée par la qualité, uniquement par les petits morceaux de vie qu’elle pouvait en extraire. Elle assembla ces pastilles les unes aux autres, finissant par empiler des quantités jamais triées d’informations triviales et vitales. Elle construisit par ces collages une ziggourat verticale impossiblement disproportionnée au cœur de laquelle elle pouvait récupérer des réponses à tous les évènements qui l’environnaient.
Cela commençait dès la douche. Elle avait vu un film tiré d’une pièce de théâtre de Woody Allen dans laquelle il joue un américain qui se retrouve bloqué dans l’ambassade états-unienne d’un pays moyen-oriental à la suite d’une révolte de la population locale. Le new-yorkais appelle son fils resté à la maison et clôt la conversation en lui demandant de ne pas oublier de bien se laver derrière les oreilles. Ce conseil paternel l’avait tellement marquée que l’image du petit binoclard lui revenait systématiquement lorsque les premières gouttes d’eau, tombées du pommeau de douche, s’écrasaient sur ses épaules. Elle se félicitait, grâce à cette simple image, d’avoir le dos des oreilles les plus propres du monde. Et l’image de Woody Allen au téléphone chaque matin n’était pas étrangère à sa bonne humeur matinale.
Arrivée à cette période trouble de la fin de l’adolescence, mais avant que les choses vraiment sérieuses ne commencent, elle se rendit compte que jouer à l’adulte était une passion partagée par la quasi-totalité des gens de son entourage. Elle se mit à copier l’image que lui avait renvoyée la culture collective sur la façon dont devaient se comporter les personnes indépendantes et qui travaillaient sur des sujets importants. Elle commença à fumer, boire des litres de café en gobelet et prenait de grands airs pour annoncer ses vérités. En raison de sa remise en question permanente, son analyse pouvait changer avec l’arrivée de nouveaux faits ou de nouvelles explications. Les esprits critiques des gens qui l’entouraient, aiguisés par des heures de débats nocturnes sur tous les sujets, n’avaient pas tardé à remarquer ces changements d’analyse. Ils lui firent rapidement comprendre que c’était mal vu. L’idée qu’ils se faisaient d’un adulte bien formé n’était pas compatible avec des variations d’analyse. L’idéologie primait sur tout et l’idéologie ne pouvait apporter qu’une réponse à une question.
Elle s’adapta très rapidement à ce nouveau paradigme et ses analyses pertinentes et profondes des sujets lui conférèrent une certaine aura dans son milieu. Elle se prit au jeu et se laissa glisser avec aise dans ce nouveau costume bien confortable. Plus de remise en question permanente, plus de jeux d’esprit. Plus elle s’enfermait dans ses certitudes, plus elle pouvait discourir longuement sur un point de détail. Alors on commença à écouter ses analyses et même à les répéter. Elle s’enorgueillit de cette reconnaissance et continua à creuser toujours le même sillon, sans jamais plus dévier ni questionner la pertinence de ce qu’elle rabâchait jour après jour. Elle se gonfla de ses nouvelles certitudes, certaine d’avoir enfin accompli son but : trouver une réponse définitive. Elle n’écoutait plus les propositions alternatives, se fermait aux idées nouvelles. Pourquoi diable devrait-elle encore fournir des efforts incommensurables pour canaliser son esprit alors qu’il lui suffisait de l’occuper à longueur de journée à repasser le même disque.
Plusieurs années plus tard, alors que sa place avait été assurée par ses analyses, elle retourna à l’université pour animer une conférence. Elle n’avait pas remis les pieds dans ce vieil amphithéâtre depuis qu’elle avait eu son diplôme. La nostalgie de revenir sur ce lieu chéri entre tous le disputa à la tristesse de voir l’état désastreux de cette salle qui formait tant de jeunes gens. Elle s’assit à nouveau à sa place fétiche, pas surprise de constater que les graffitis qu’elle y avait laissé avaient été recouvert par les générations suivantes. Dans ce lieu de savoir, elle ressassa ses thèses. Mais pour la première fois depuis longtemps, son discours lui paru réchauffé, comme trop porté. Mais elle avait tellement l’habitude que les phrases et les réponses s’enchainaient sans qu’elle n’ait à y penser. Une jeune femme leva timidement la main, demandant la parole au milieu de sa conclusion. La question posée lui fit l’effet d’un tremblement de terre. Elle ne savait que répondre à l’analyse pertinente de la jeune femme qui remettait en question les fondations sur lesquelles elle avait bâtit sa carrière. Pourtant elle répondit sèchement que la question n’avait pas de sens, que la théorie qu’elle avait passé sa vie à rabâcher était la bonne sans discussion possible. Mais la graine du doute avait été semée.
Le soir même, elle tenta de revenir sur cette journée, comme elle avait l’habitude de le faire dans sa jeunesse. Mais son esprit était rouillé et il lui fallut des mois d’efforts pour analyser ses théories. Elle sortit alors un livre qu’elle dédia à cette jeune femme qui avait osé remettre en question ses idées. Dans cet ouvrage, elle démontait point par point tout ce qu’elle avait professé des années durant. Le texte fut très mal reçu. Les tenants de sa théorie se rebellèrent contre elle, qui en était l’origine. Mais elle ne pouvait plus revenir en arrière. Les sensations lui étaient revenues, le plaisir d’analyser sous toutes les coutures et de remettre en question perpétuellement tout ce qui était admis était revenu. Elle se battit encore de nombreuses années contre ceux qui ne voulaient pas changer d’avis. Elle eu de nouveaux disciples auxquels elle apprit non plus une théorie du monde mais une méthode de remise en question et d’analyse. Elle leur expliquait qu’un avis n’était jamais plus juste ou plus important que celui de n’importe qui d’autre. Se poser beaucoup de questions était plus important que d’en chercher les réponses. Petit à petit elle laissa la place aux nouvelles générations, se laissant glisser dans une retraite méritée.
Au crépuscule de sa vie, une de ses arrières petites filles de douze ans vint la voir alors qu’elle se balançait tranquillement sur une chaise à bascule. La jeunette aimait bien poser des questions sur la marche du monde. Elle était curieuse et vive d’esprit. Mais ce jour là elle vint la voir avec un sourire espiègle et lui demanda juste de quelle couleur étaient ses chaussettes. Elle répondit que ses chaussettes étaient blanches évidemment. De sa vie, elle n’avait porté que des chaussettes blanches. Avec la simplicité des enfants, la petite fille lui indiqua que ses chaussettes n’étaient plus blanches depuis longtemps. Que les chaussettes étaient comme les habitudes, qu’à force d’être portées, elles passaient du blanc au gris. Puis la jeunette conclut que son arrière grand-mère passait trop de temps à regarder dans sa tête pour connaitre la couleur de ses propres chaussettes. Ultime leçon que la vieille femme choisit pour une fois de garder pour elle.
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